C’est un des pères de la démocratie portugaise qui vient de disparaître, à l'âge de 92 ans. Social-démocrate au corps rond et aux convictions carrées, Mário Soares, dont la mort a été annoncée samedi, a dirigé d’une main ferme le passage du Portugal à un régime d’Etat de droit après la chute de la dictature hors d’âge de Marcelo Caetano, le terne et répressif successeur de Salazar à la tête de «l’Etat nouveau», ce cousin du régime franquiste d’Espagne.

Soares n’a pas participé directement à la «révolution des œillets» de 1974. Avocat progressiste plusieurs fois emprisonné, défenseur des opposants à Salazar, exilé en France, il fonde le Parti socialiste portugais avant de revenir dans son pays peu après qu’un coup d’Etat militaire pacifique et allègre a mis fin à plusieurs décennies de dictature fascisante. Ce sont les colonels du Mouvement des forces armées (MFA) qui ont instauré la démocratie au Portugal, écœurés par la guerre coloniale qu’on leur faisait mener et décidés à transmettre au plus tôt le pouvoir aux civils.

Prestige au sein de la social-démocratie

Soares prend d’abord en charge la négociation de l’indépendance des dernières colonies portugaises. Mais en 1975, un coup d’Etat dans le coup d’Etat consacre la domination d’une fraction de l’armée liée aux très stalinien Parti communiste portugais d’Alvaro Cunhal. Chef de file d’un Parti socialiste encore fragile, Soares jette toutes forces dans la bataille pour arrimer le Portugal à l’Europe et imposer au MFA l’établissement d’une démocratie parlementaire classique. Soutenu par les socialistes européens, au premier rang desquels le très réformiste SPD, il réussit à l’emporter au terme d’une intense campagne de meetings populaires. Il est alors ministre des Affaires étrangères puis Premier ministre pendant deux ans, et son gouvernement modéré installe définitivement le régime qui préside encore aujourd’hui aux destinées du Portugal.

Courtois jusqu’au raffinement, francophone sans accent, enclin au compromis, doté d’une voix flûtée qui ne l’empêche pas de soulever les foules par des discours enflammés, Soares domine une gauche prudente qui exerce le pouvoir en alternance avec un parti conservateur lui aussi rallié aux règles de la démocratie européenne. C’est encore Mário Soares qui négocie l’entrée du Portugal dans l’Union européenne. Mais faute d’une majorité stable, il ne peut se maintenir au poste de Premier ministre et devient président de la République portugaise de 1986 à 1996, avant de poursuivre une carrière européenne, fort des services rendus à son pays et de son prestige au sein de la social-démocratie. Jusqu’au bout, il a plaidé pour une Europe unie cimentée par sa fidélité aux droits de l’homme, où le Portugal tiendrait la place du bon élève de la démocratie.

Source : Par Laurent Joffrin, Directeur de la publication de Libération - 7 janvier 2017 à 17:01